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La page Biblique
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"Etes-vous le diable" par la pasteur Romy LEGRAND
Cette question, un journaliste l’a posée un jour à Jeffrey Epstein. La question peut sembler provocatrice, elle est surtout révélatrice. Car face au scandale, face à l’hor-reur, nous cherchons toujours un coupable, un monstre, un diable. Quelqu’un sur qui projeter tout le mal.
Les textes de Genèse 2 et 3, et Matthieu 4 ne parlent pas d’un diable spectaculaire. Ils parlent d’une voix, d’un dialogue, d’une proposition. Dans la Genèse, Dieu façonne l’humain à partir de la poussière, il insuffle en lui son souffle de vie, il le place dans un jardin de liberté et de confiance. Et au milieu du jardin, un arbre. Un arbre qui pose une limite. Puis vient le serpent. Il ne force pas. Il ne contraint pas. Que fait-il ? Simplement, Il parle. Dans l’Évangile de Matthieu, Jésus est conduit au désert. Il a faim, il est vulnérable. Et là encore, le diable ne l’attaque pas physiquement. Que fait-il ? : Il parle, il propose.
Quant à l’affaire Epstein, ce vaste réseau d’exploitation sexuelle, de pouvoir, de silence, impliquant des élites politiques, financières, royales, elle n’est pas seulement l’histoire d’un homme. Elle est l’histoire d’un système. Un système bâti sur des propositions : « Je peux t’ouvrir des portes. Je peux te présenter des personnes influentes. Je peux te donner accès à des cercles fermés. Je peux t’apporter les plus belles femmes. Et en échange… En échange, quoi ? Dans cette affaire qui, je pense, ne vous a pas échappée, nous sommes exacte-ment dans la logique biblique de la tentation. Une logique d’échange et de transaction. Car dans le jardin, tout commence par une question : « Dieu a-t-il vrai-ment dit… ? » La tentation commence par une conver-sation pendant laquelle le serpent instille le doute. Il ne nie pas frontalement Dieu, il déplace légèrement la con-fiance. Il suggère que Dieu retient quelque chose, qu’il limite, qu’il empêche d’être pleinement vivant. « Vous ne mourrez pas. Vous serez comme des dieux connais-sant le bien et le mal. » Autrement dit : Vous serez au-dessus. Vous ne dépendrez plus. Vous déciderez par vous-mêmes. Et le texte est d’une finesse psycholo-gique extraordinaire ! Il nous dit : « la femme voit que le fruit est beau, bon à manger, désirable pour acquérir l’intelligence. » Tout est là : Le fruit n’est pas laid, il est attirant. La chute n’est pas d’abord morale, elle est rela-tionnelle. On cesse de faire confiance et on commence alors à calculer.
Dans l’affaire Epstein, que s’est-il
joué ? Des hommes et des femmes puissants ont été appro-chés. On leur a offert l’accès, le
prestige, des connexions, des privilèges. Et probable-ment que, dans leur tête, le dialogue a commencé : « Ce n’est qu’un dîner. Ce n’est qu’un vol en avion privé. Ce n’est qu’une rencontre. Ce n’est qu’une fille parmi d’autres. » La chute commence toujours ainsi : par une minimisation. Adam, dans le récit, ne proteste pas. Il est là, il se tait, il prend, il mange.
Et immédiatement, leurs yeux s’ouvrent. Non pas sur la divinité promise. Mais sur la nudité, la vulnérabilité, la honte. La tentation promet l’élévation mais ce qu’elle produit, c’est la fracture. Dans le désert, Jésus entend des propositions similaires : « Si tu es Fils de Dieu, trans-forme ces pierres en pain. » Autrement dit : utilise ton pouvoir pour toi. Ne reste pas dépendant.
C’est cela le premier piège, celui de l’autonomie : Il s’agit de savoir si Jésus attend tout de Dieu, jour après jour, ou s’il pense pouvoir se passer de lui. Dans le désert, Israël reçoit chaque jour la manne, avec une consigne simple : ne prendre que ce qui est nécessaire pour la journée. Dès l’origine, la question est donc celle de la confiance. Le peuple croit-il suffisamment en Dieu pour accueillir ses dons jour après jour, sans vouloir tout maîtriser ni tout accumuler ? Lorsque la confiance demeure, Israël vit les grandes heures de l’Alliance.
Mais lorsque la peur prend le dessus, il cherche ses sécurités ailleurs : dans le pouvoir, les idoles, les armées ou les stratégies humaines. C’est cette même question que le tentateur adresse à Jésus dans le désert : « Fais-tu confiance à Dieu ou veux-tu devenir autonome, ne dépendre que de toi-même ? »
Jésus refuse cette logique et répond : « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Sa confiance ne repose pas sur la possession ou le contrôle, mais sur l’espérance en Dieu. Cette tentation demeure profondément actuelle. Notre société valorise l’individualisme, souvent présen-té comme une liberté, mais qui naît aussi de la peur : peur de dépendre, peur de manquer, peur de faire con-fiance. À rebours de cette logique, l’Évangile rappelle que l’essentiel ne se conquiert pas, mais se reçoit. Lors-que la peur nous envahit, il ne s’agit pas de multiplier les sécurités illusoires, mais de fortifier notre relation à Dieu, source véritable de confiance et de liberté.
Après la tentation de l’autonomie vient celle de l’irres-ponsabilité : En invitant Jésus à se jeter du haut du Temple, le tentateur détourne les promesses de l’Écriture pour faire croire à un Dieu qui agirait à notre place et réparerait toutes nos imprudences. Mais l’Alliance biblique repose sur une autre logique : Dieu donne, appelle, accompagne, mais il laisse aussi à l’être humain la responsabilité de choisir la vie. La tentation consiste alors à transformer la foi en crédulité, à croire que l’on peut vivre sans assumer les conséquences de ses actes puisque Dieu interviendra toujours. Jésus refuse cette illusion : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » La foi véritable n’est ni autonomie absolue ni abandon irresponsable. Elle est une relation de confiance qui engage pleinement la liberté humaine. Ces deux tentations demeurent actuelles. Tantôt l’être humain veut vivre sans Dieu, tantôt il attend de Dieu qu’il fasse tout à sa place. Dans les deux cas, c’est l’Alliance qui est refusée. L’Évangile rappelle au contraire que notre vie dépend à la fois de Dieu et de notre responsabilité.
Dernière tentative, dernière tentation : la puissance. « Je te donne tous les royaumes de la terre avec leur gloire si tu m’adores « . J’imagine que cette tentation va habiter Jésus jusqu’à la croix : être puissant, non pas pour lui, mais pour les autres, prendre le pouvoir afin de sauver son peuple et remettre de l’ordre dans les affaires du monde. Mais Jésus sait que, même légitimée par les plus belles causes, la quête de la puissance devient rapidement son propre but. « Transforme ces pierres en pain. » » « Jette-toi du Temple. » Instrumen-talise Dieu pour ta gloire car tout cela, je te le donnerai : Les royaumes. Le pouvoir. L’influence. Sans passer par la croix. Ce sont les mêmes mécanismes que dans le jar-din ! Les mêmes que dans les systèmes de domination contemporains.
Le cœur de la chute, ce n’est en rien la sexualité, l’argent ni le pouvoir en soi. Mais l’illusion que je peux m’élever en utilisant l’autre. Que je peux être plus en prenant. Que je peux devenir « comme Dieu » sans relation, sans limite, sans responsabilité. Epstein n’a pas créé la tentation, mais il a exploité cette faille humaine : le désir d’être introduit, reconnu, privilégié. Et dans cette logique, les plus vulnérables (des jeunes filles, parfois même des enfants) sont devenues des objets d’échange.
C’est précisément ce que produit la chute dans le livre de la Genèse : l’autre cesse d’être un vis-à-vis pour devenir un moyen. Après le fruit mangé viennent la dissimulation et l’accusation : « la femme que tu m’as donnée », « le serpent m’a trompé ». La chute entraîne toujours un déplacement de la responsabilité. La Genèse montre ainsi que le mal ne surgit pas seulement d’un individu isolé ; il circule dans la relation, naît dans le dialogue intérieur et grandit dans le consentement. Le diable ne contraint pas : il suggère, il propose.
Dès lors, la véritable question n’est pas « Qui est le diable ? », mais plutôt : « À quelle voix choisissons-nous de prêter l’oreille ? » L’être humain est-il condamné à répéter l’histoire du jardin, à céder dès que le fruit paraît désirable, avantageux ou prometteur de pouvoir ?
C’est ici que l’épisode du désert devient décisif. Jésus y rejoue l’histoire humaine, mais d’une manière radicale-ment différente. Là où Adam et Ève prennent, Jésus choisit la confiance. Face à la logique du compromis — prestige contre compromission, protection contre soumission — il oppose une parole claire : « Arrière, Satan. » Sa résistance n’a rien de spectaculaire ; elle est intérieure, enracinée dans la fidélité à la Parole. Le Christ ne combat pas le mal par la domination, mais par la fidélité. Le désert révèle ainsi une autre compréhen-sion de la puissance et de la liberté. La véritable puis-sance ne réside pas dans la prise, mais dans la fidélité ; la véritable liberté ne consiste pas dans l’absence de limites, mais dans la capacité de discerner avec justesse. Le texte biblique souligne alors que les anges viennent servir Jésus : il ne prend rien, et pourtant il reçoit. Là où le serpent affirme : « Prends, sinon tu manqueras », Dieu invite à la confiance : « Fais-moi confiance, tu ne manqueras pas. »
Cette tension traverse encore l’existence humaine. Qui n’a jamais entendu : « Personne ne le saura », « c’est ainsi que le monde fonctionne », « un petit compromis n’a rien de grave » ? La résistance du Christ ne renvoie pas à une supériorité morale, mais à un choix de fidélité. Dans le désert, Jésus choisit la confiance plutôt que le contrôle, la fidélité plutôt que la domination. Il ouvre ainsi un autre chemin que celui du jardin : non plus celui de la honte et de la dissimulation, mais celui de la vérité et de la lumière. Le diable propose toujours un échange ; le Christ propose une alliance. Et c’est dans cet écart que se joue, chaque jour, notre humanité.
Sans être des figures monstrueuses, chacun peut devenir le relais de la tentation par une parole ambiguë, un silence confortable ou une compromission jugée anodine. La résistance du Christ appelle alors à une double fidélité : ne pas céder soi-même, mais ne jamais entraîner autrui dans la chute. Dans un monde souvent structuré par la logique de l’échange et de la transac-tion, l’Évangile invite à vivre
selon une autre logique : non plus « qu’ai-je à y gagner ? », mais « à qui suis-je fidèle ? » ; non plus « que puis-je obtenir ? », mais
« comment puis-je aimer ? ». C’est peut-être là que com-mence la véritable liberté.
Amen.