De sa prison, Paul envoyait des lettres circulaires à des églises et à des groupes d’églises. Cette épître aux Ephésiens est du lot, bien que quelques-uns doutent que Paul en soit directement l’auteur. Vous êtes aujourd’hui rassemblés, de plusieurs paroisses. Voyons donc un peu ce que l’apôtre peut avoir à dire à ces églises de la même région, ou pour nous de la même ville.
L’objet de cette épître semble bien être l’unité de l’Eglise. Nous avons souvent entendu que l’Eglise des premiers siècles, des premières décennies, n’était pas si unie qu’on l’a longtemps cru. Ici, les problèmes apparais-sent vraisemblablement entre les chrétiens d’origine juive et ceux d’origine païenne, grecque. L’apôtre y tient alors un discours de rassembleur. Reprenons maintenant les six versets qui nous occupent ce soir.
Autour de l’appel de la grâce, on trouve d’abord une exhortation à un comportement positif de chacun, puis une affirmation de la qualité de l’unité de l’Eglise.
Repassons donc en revue ces vertus, que l’apôtre attend des disciples d’Ephèse. L’apôtre Paul nous exhorte à marcher d’une manière digne de l’appel que nous avons reçu, et il commence par l’humilité.
Ce n’est pas un hasard. Car on ne peut pas marcher ensemble si l’on cherche à se placer au-dessus de l’autre, si l’on croit détenir à soi seul la vérité, ou si l’on confond fidélité et supériorité. L’humilité chrétienne n’est pas une fausse modestie, ni un effacement de soi, mais la reconnaissance lucide que tout ce que nous sommes, tout ce que nous croyons, tout ce que nous vivons dans nos Églises, nous l’avons reçu et nous l’avons reçu par grâce.
La grâce nous libère de la tentation du mérite, de la comparaison et de la rivalité spirituelle. Dans nos communautés comme entre nos confessions, l’humilité nous apprend à honorer nos convictions sans les ériger en absolu, à reconnaître nos dons sans les transformer en domination, et à accueillir l’autre non comme une menace, mais comme un frère ou une sœur qui révèle, autrement que moi, quelque chose du mystère du Christ. Une Église humble est une Église qui sait qu’elle ne se construit pas par la performance, mais qu’elle tient debout parce que Dieu lui fait grâce, aujourd’hui encore, et ensemble.
Et puis, voilà, que Paul associe l’humilité à la douceur. Celui qui est doux n’est pas celui qui n’a rien à dire, non, mais celui ou celle qui n’a plus besoin de s’imposer pour exister. Reconnaissons que notre monde fonctionne largement à partir de la peur : peur de perdre, peur d’être marginalisé, peur de ne pas être reconnu.
Alors on apprend à se battre, à se défendre, à parler plus fort que l’autre, à occuper l’espace.
La douceur, au contraire, suppose une sécurité intérieure : elle naît quand l’on sait que sa valeur ne dépend ni du rapport de force, ni de la victoire dans le débat, ni du fait d’avoir le dernier mot.
Et cette logique traverse aussi nos Églises. Dans nos paroisses, dans nos conseils, dans nos synodes, combien de paroles sont encore dictées par l’angoisse, le besoin de contrôle, ou la crainte de disparaître ? La douceur évangélique est une parole désarmée, mais non désengagée ; une parole ferme, mais non violente ; une parole qui fait confiance au temps, à l’écoute et au travail de l’Esprit dans le cœur de l’autre.
Marcher d’une manière digne de la vocation reçue, c’est consentir à cette transformation intérieure qui nous libère de la domination et nous rend capables de convaincre sans contraindre, d’affirmer sans écraser, et d’aimer sans peur
Là où la douceur refuse la violence, la patience accepte le temps, et le support mutuel choisit la relation plutôt que la rupture — un choix à contre-courant dans un monde géopolitique marqué par la polarisation, l’escalade et la logique du camp contre camp, mais aussi un choix évangélique pour nos Églises appelées à tenir ensemble sans se déchirer. Car dès que la douceur est mise à l’épreuve du réel, elle appelle la patience et le support mutuel : dans un monde pressé, tendu, fragmenté, où les conflits se règlent trop souvent par la domination ou l’élimination de l’autre, la patience devient un acte de résistance, et supporter l’autre , non par résignation, mais par amour, devient un geste profondément subversif, aussi bien dans la vie de l’Église que dans l’histoire de notre monde.
Et voilà une des clés : l’amour. Oh, le joli mot que voilà. Et si souvent mal compris. Je t’aime. Je ne t’aime plus. Je t’aime trop.
Mais si Paul peut appeler à la patience et au support mutuel, c’est parce qu’il sait que tout se joue finalement dans l’amour. Non pas parce que nous manquerions d’amour ! Bien souvent, en réalité, nous aimons, mais c’est parce que nous aimons mal. Nous aimons avec nos peurs, nos attentes, nos exigences, nos blessures.
L’Écriture ne cesse pourtant de nous rappeler que l’amour n’est pas d’abord un sentiment spontané, mais un commandement, c’est-à-dire un choix, une décision, une orientation de la vie.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, tu aimeras ton prochain”, “aimez-vous les uns les autres”, “maris, aimez vos femmes” : autant d’appels qui disent que l’amour se travaille, se purifie, se convertit.
Et le modèle nous est donné : “Dieu a tant aimé le monde”. D’un amour qui ne contraint pas, qui ne possède pas, qui ne détruit pas, mais qui espère, qui fait place, qui donne du temps. Aimer ainsi, dans nos Églises comme dans le monde, c’est accepter la lenteur de l’autre, supporter ses résistances, croire qu’une relation peut encore être sauvée. Cet amour-là n’est ni naïf ni faible : il est exigeant, volontaire, et profondément trans-formateur.
Alors la question devient incontournable et elle nous est posée ce soir : Comment aimons-nous concrètement ? Comment nous aimons-nous entre frères et sœurs, au sein de nos Églises respectives, et entre nos différentes con-fessions ?
Comment nos Églises aiment-elles celles et ceux qui leur sont confiés ?
Comment accueillons-nous ce qui fait réellement la vie de nos contemporains, leurs joies mais aussi leurs frac-tures, leurs combats intimes, leurs choix parfois tra-giques ?
Car il faut avoir l’honnêteté de le dire : si tant de nos contemporains peinent avec le religieux, c’est souvent parce qu’ils ne s’y sont pas sentis aimés dans leur réalité.
Comment aimons-nous une femme qui n’a pas eu d’autre choix que d’interrompre une grossesse, et qui porte un deuil silencieux, souvent empêché même entre femmes ? Comment accueillons-nous la souffrance psy-chique autant que la souffrance physique ?
Quelles paroles posons-nous devant celles et ceux qui disent “stop, je n’en peux plus”, qui demandent à être entendus dans leur limite, dans leur fatigue, dans leur dignité ?
Comment aimons-nous celles et ceux qui viennent vers nous parce que le couple est devenu un lieu de violence ou d’effacement, et parce que, aujourd’hui, beaucoup de femmes refusent à juste titre la domination morale, psychique ou physique ?
Ces questions ne sont pas périphériques : elles touchent au cœur de l’Évangile. Car aimer comme Dieu aime le monde, ce n’est pas aimer une humanité idéalisée, mais aimer l’humanité telle qu’elle est, blessée, complexe, parfois dérangeante. Et cela nous oblige à nous demander sans cesse : quelle place donnons-nous réellement à la dignité humaine dans nos Églises ?
Quelle place donnons-nous à la parole des femmes, à leur corps, à leur expérience, à leur discernement ?
Mes frères, mes sœurs, oui, l’amour auquel Dieu nous appelle n’est en rien confortable ; il n’est pas confortable parce qu’il nous déplace, il nous oblige à regarder autrement, et il nous convoque à une Église qui choisit d’aimer avant de juger, d’accueillir avant de trancher, et de reconnaître en chaque vie une terre que Dieu n’a jamais cessé d’aimer.
Et c’est précisément à cet endroit-là que Paul nous parle
de l’unité de l’Esprit. Non pas une unité fabriquée, ni une
uniformité imposée, mais une unité reçue, déjà donnée par Dieu, et que nous sommes appelés à garder.
Le réformateur Jean Calvin le disait avec justesse : l’unité de l’Église n’est pas d’abord visible ni institutionnelle, elle est spirituelle, parce qu’elle est l’œuvre de l’Esprit Saint qui nous lie au Christ et, par lui, les uns aux autres.
L’unité ne naît donc pas de notre capacité à être d’accord sur tout, mais de notre consentement à laisser l’Esprit nous relier malgré nos différences, nos blessures et nos histoires. Il y a un seul Esprit à l’œuvre, un même souffle qui circule, une même vie qui cherche à rassembler ce qui est dispersé. Et c’est parce que cet Esprit aime le monde tel qu’il est que l’Église peut devenir un lieu où l’on tient où l’on demeure en relation et où la diversité n’est plus une menace mais une promesse.
Paul nous rappelle qu’il y a un seul corps et un seul Esprit, une seule espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. Un seul corps, non pas parce que nous serions tous semblables, mais parce que le Christ en est la tête. Une seule espérance, non pas parce que tout est déjà accompli, mais parce que Dieu n’a jamais renoncé au monde. Cette unité, elle nous dépasse, elle nous précède, mais elle nous appelle aussi : à agir, à marcher d’une manière digne de l’appel reçu. Cet appel nous engage personnellement, dans notre communauté, et au-delà, dans l’Église tout entière, dans nos relations œcuméniques et interreligieuses, et dans nos vies de tous les jours.
Cette semaine, certains d’entre nous ont été rassemblés autour d’un dîner, invités à la synagogue. Dans un con-texte où l’antisémitisme demeure une réalité, nous redécouvrons combien nos liens avec le peuple juif, nos grands frères dans la foi, sont précieux, combien la fraternité est un don et un engagement. Ici même, à Neuilly, nous avons la chance de vivre des relations œcuméniques et interreligieuses vivantes, confiantes et joyeuses.
Mais alors, la question demeure : comment laissons-nous cette unité se traduire dans nos paroles, dans nos décisions, dans nos choix, dans notre accueil ? Comment contribuons-nous à l’unité dans nos communautés sans effacer nos différences, mais en les laissant reliées par le même Esprit ?
Marcher d’une manière digne de l’appel reçu, c’est choisir l’unité chaque jour. C’est laisser l’Esprit nous transformer. C’est aimer plus fort que nous ne jugeons. C’est soutenir, écouter, protéger, accompagner, même quand c’est difficile. L’unité chrétienne n’est pas un idéal lointain. Elle commence là où nous acceptons d’être responsables, là où nous consentons à aimer comme Dieu aime le monde.
Et je vous le demande : aujourd’hui, dans vos communautés, dans vos Églises, dans vos vies, qu’allez-vous faire de cet appel ?
Amen.
Pasteure Romy Legrand